Comment détecter les extraterrestres
On sait aujourd'hui repérer des planètes situées hors du Système solaire. Alors, pourquoi pas un satellite artificiel lancé par des civilisations soucieuses de faire connaître leur existence
Ce n'est peut-être qu'une lubie venant d'un scientifique facétieux. Mais allez donc démontrer que son idée est complètement ouf!... Selon Luc Arnold, astrophysicien à l'OHP, l'Observatoire de Haute-Provence, on pourrait bientôt – enfin! – avoir des nouvelles des présumées civilisations extraterrestres, ceci par la méthode des observations de «transits». Un transit, c'est une sorte de mini-éclipse, lorsqu'un objet astronomique passe devant un astre lumineux comme une étoile. A condition d'observer au bon moment, sous le bon angle, cet objet apparaît nettement comme une sorte d'ombre chinoise cosmique. C'est ainsi que, le 8 juin 2004, vue de la Terre, la planète Vénus était passée devant le Soleil, offrant aux Terriens médusés (munis de verres protecteurs) un spectacle survenant moins d'une fois par siècle. D'habiles photographes avaient même pu, ce jour-là, en plus de celle de Vénus, immortaliser sur le disque solaire l'ombre de la station spatiale internationale ISS, même s'il s'agit de deux objets très inégalement distants de la Terre: simplement, l'ISS et Vénus passaient au même moment entre le Soleil et nous. Le transit de Vénus avait magnifiquement confirmé l'existence de cet astre, pour ceux qui auraient pu encore en douter... D'une façon plus générale, l'observation de telles ombres, en transit sur l'écran d'une étoile lointaine, est l'une des façons de découvrir les planètes extrasolaires, sur lesquelles on espère détecter un jour une vie extraterrestre, et même des civilisations aussi intelligentes que la nôtre... voire davantage.
A ce jour, depuis 1995 – date de détection de la première –, pas moins de 136 planètes extrasolaires ont été caractérisées autour de diverses étoiles. Les découvertes de ce genre ont même tendance à s'accélérer, et plus on en cherche plus on en trouve. Ceci conformément au simple bon sens: comment croire que, dans l'immensité de l'Univers, le Système solaire – avec son cortège de planètes orbitant autour d'une étoile centrale – constituerait un cas unique? Pour l'essentiel, ces 136 exoplanètes n'ont pas pu être caractérisées par une observation directe. Pour la plupart, leur existence présumée ne repose que sur des déductions sophistiquées, prenant en compte les perturbations que leur masse induit dans les mouvements ou le rayonnement de leur étoile: rares sont les transits lointains que l'on peut observer depuis le plancher des vaches, même en agrandissant au maximum ces petits points scintillants que sont les étoiles.
Mais les choses devraient bientôt changer: dès 2006, avec la mise sur orbite du satellite Corot, conçu par le Cnes en collaboration avec divers pays européens et le Brésil, les spécialistes vont disposer d'un télescope spatial spécifique pour découvrir les planètes extrasolaires par la détection de transits. En ratissant très large, le télescope afocal de Corot observera des dizaines de milliers d'étoiles à la fois. Dès 2007, dans cette fantastique mission de balayage des transits tous azimuts, il sera assisté par le satellite américain Kepler. On peut donc s'attendre, au cours des très prochaines années, à une fantastique moisson d'exoplanètes, et même d'exoplanètes «telluriques», c'est-à-dire de même nature et structure que la Terre – dans la mesure où les instruments de Corot et de Kepler sauront analyser les ombres chinoises recueillies. Et notamment distinguer les vraies planètes solides, éventuellement celles pourvues de carbone, eau, oxygène, de tous ces gros satellites brûlants, gazeux, inhabitables, qui semblent pulluler dans l'espace.
C'est ici qu'intervient l'intuition – géniale ou farfelue au choix – de Luc Arnold. Si l'on recherche avec acharnement des planètes semblables à notre Terre, c'est bien sûr avec l'espoir d'y localiser des berceaux propices à la vie, de préférence à une vie intelligente – avec laquelle nous pourrions un jour communiquer. Jusqu'ici, les programmes de radioastronomie genre Seti (Search for extraterrestrial intelligence) – qui consistent à explorer, dans toutes les directions et à toutes les fréquences, les ondes radio et lumineuses, ainsi que d'éventuels faisceaux laser – n'ont toujours pas intercepté le moindre signal artificiel attribuable à des extraterrestres un peu futés. Ces programmes se poursuivent, la tâche reste immense, et l'espoir demeure – malgré des financements aléatoires.
Mais, dit Luc Arnold, spécialiste de l'analyse des images recueillies à partir des objets en transit sur une surface lumineuse, «pourquoi ne pas supposer qu'une civilisation extraterrestre, éventuellement beaucoup plus avancée que la nôtre, aurait conçu et fabriqué de gros objets célestes, par exemple dans le but de signaler leur existence aux autres habitants de l'Univers?». Il faudrait supposer que ces civilisations très avancées se caractérisent surtout par un sens exacerbé de la pub à tout prix, mais en effet, pourquoi pas? Nous-mêmes avons bien construit des tas d'objets expédiés dans l'espace, et qui pourraient signaler notre présence à des observateurs extraterrestres perspicaces. Jusqu'ici, ces objets «made in Terre» sont demeurés de dimensions très modestes, difficilement visibles à l'½il nu pour un observateur lointain. Mais qu'en sera-t-il d'ici quelques siècles, avec le développement de la technologie et l'apparition de nouveaux matériaux peu coûteux? Alors on peut imaginer qu'en effet, dans les tréfonds du cosmos, des civilisations exhibitionnistes pourraient avoir fabriqué, et mis en orbite autour de leurs étoiles, de gigantesques structures – aux formes de préférence un peu biscornues. Afin de se distinguer des astéroïdes ordinaires, être plus facilement détectables, et afficher hors de tout doute leur caractère artificiel.
Présentée en mai dernier au Collège de France, la théorie de Luc Arnold vient de paraître dans une revue scientifique californienne (les PASP, ou «Publications of the Astronomical Society of the Pacific»). Elle présente une analyse théorique de la courbe photométrique recueillie, lorsqu'un objet affaiblit l'éclat d'une étoile en passant devant. Il en résulte que le transit est d'autant plus remarquable – et donc détectable par des instruments automatiques tels ceux des futurs satellites Corot ou Kepler – que l'objet est volumineux, et de forme incongrue, par exemple distincte d'une vulgaire boule. Luc Arnold complète sa démonstration en calculant que, selon lui, pour une civilisation soucieuse avant tout de proclamer sa présence à la face de l'Univers, il serait beaucoup plus «économique» de mettre en orbite un tel gros objet, discernable à distance lointaine lors d'un transit, que de s'épuiser à émettre un message tous azimuts, sur toutes les longueurs d'ondes et en permanence. Reste que ledit objet, de la forme la plus insolite possible – par exemple un vaste triangle, ou une pyramide, ou, encore mieux, un chapelet d'objets bizarres –, devrait atteindre des dimensions gigantesques. «Du genre une fois et demie le diamètre de la Terre», précise Luc Arnold. Cela vous paraît invraisemblable? Certes. Mais si l'on se met à observer des dizaines de milliers de planètes en transit, alors, grâce à la loi des grands nombres, il n'est pas impensable que, sur l'une d'elles, la loufoque idée «arnoldienne» de lancer un satellite monstrueux ait aussi germé dans le cerveau d'un extraterrestre allumé.
Fabien Gruhier
